Notes prises lors du cours de Mme Turrel portant sur "la montée des tensions (1560 - 1562)" :
La montée des tensions (1560 - 1562) :
I. L’implantation protestante :
Etat des lieux vers 1560.
On peut estimer les protestants à environ 2 millions vers 1560, sur environ 18 à 20 millions d’habitants. Ils forment donc environ 10% de la population. Chiffre important si l’on rajoute les sympathisants qui critiquent l’Eglise catholique et qui veulent une réforme de l’Eglise : jusqu’à 1/3 de la population est susceptible de basculer dans le camps protestant.
C’est l’apogée du protestantisme français.
A. Répartition des protestants :
1. Répartition sociale :
Insuffisance des sources. Les deux sources principales sont les archives judiciaires : les condamnations pour hérésie ; et les listes de réfugiés à Genève.
Ces deux sources d’archives ont toutes les deux un biais : la première ne retient que les personnes passées devant les tribunaux (1% des protestants) ; la seconde n’est pas précise : tout le monde ne va pas à Genève.
Les paysans protestants ne fuyaient pas, contrairement aux intellectuels, ils sont donc sous-estimés dans les sources.
Une partie importante des protestants de 1560 vient du clergé : d’anciens curés ou d’anciens moines, ou encore des évêques. Les évêques sacrifiaient leurs revenus catholiques ou les gardaient. Le plus connu des évêques protestants est Odet de Châtillon, un Montmorency. Il était évêque de Beauvais et le reste alors qu’il passe à la Réforme et se marie.
Deuxième exemple, l’archevêque d’Aix en Provence, qui choisit le geste spectaculaire : en 1566, pendant la messe de Noël, il dénonce avec fougue les erreurs de la papauté, puis jette sa crosse et sa mitre. Il devient l’un des chefs de l’armée protestante.
Importance aussi des membres de la noblesse : de 13 à 50% des nobles d’une région deviennent protestants, or la noblesse représente 1% de la population : il y a donc beaucoup de nobles réformés.
De plus, parmi ces nobles, il y a des personnalités exceptionnelles, dont des femmes, comme Jeanne d’Albret, mère d’Henri IV.
Importance de l’adhésion des nobles au protestantisme car ils savent faire la guerre, et qu’ils ont de l’influence : le passage d’un noble à la Réforme entraîne celui de ses proches. Notion de culte de fief : lieu de culte protestant, autorisé par les édits de paix, dans la maison d’un noble.
Troisième catégorie de protestants : les habitants des villes. Les villes sont touchées vite par la Réforme, car elles sont les foyers des universités, des foires et des imprimeries. Dans les villes sont beaucoup touchés les artisans, les marchands et les officiers.
Exemple : 1561 à Toulouse, tous les Capitouls sont réformés. Dans le Midi, certaines villes deviennent entièrement protestantes, pour cela, on chasse parfois les catholiques (cf. : La Rochelle).
A Lyon, on estime que le tiers le la population était protestant, à Paris 15%.
Sur-représentation du protestantisme dans le monde urbain : c’est une force pour le calvinisme, qui recrute dans des milieux alphabétisés et dynamiques.
Faiblesse : peu de protestantisme rural, sauf en Poitou et dans le Cévennes. Le catholicisme répond beaucoup mieux au monde rural : formes collectives et extériorisées du culte rural, omniprésence du sacré et nombre d’intercesseurs secourables.
2. Répartition géographique :
Vers 1560, il y a environ 1 500 communautés protestantes en France.
Une "église dressée" est une église organisée, elle se compose d’un consistoire et le culte y est organisé, par opposition, au début de la Réforme, aux églises plantées, sans pasteurs.
Le croissant huguenot va de La Rochelle à Grenoble, en passant par la vallée de la Garonne et le Languedoc.
Au Sud, excroissance huguenote : le Béarn, avec à sa tête Jeanne d’Albret. Dans le Nord, il y a quelques protestants en Normandie.
B. Organisation des protestants :
Les premières églises calvinistes "dressées" le sont en 1565 à Paris et Poitiers. Elles le sont sur le modèle donné à Genève par Calvin, ce sont des transpositions de ce modèle.
L’église locale est la base : l’organisation de l’Eglise Réformée repose sur l’église locale ; c’est une rupture par rapport à l’Eglise catholique, pour laquelle c’est l’inverse.
1. Le pasteur :
Elément de l’église locale, le pasteur est un ministre (du culte). Socialement, 25% des pasteurs sont des fils d’officiers (de juristes) ; 20% sont des nobles ; ensuite, entre 15 et 30% sont des fils de pasteurs. 10% sont d’anciens prêtres catholiques et 5% seulement sont des artisans. Les pasteurs ne sont pas ou peu d’origine populaire, car ils devaient faire des études théologiques plus importantes que les prêtres catholiques. Les premiers pasteurs sont formés à Genève, puis progressivement ils font des études dans les académies protestantes qui se créent : la plus ancienne est à Nîmes, les autres sont à Saumur, Montauban, et dans la principauté d’Orange (c’est-à-dire dans l’enclave d’Avignon, pas en France au sens strict).
Les pasteurs sont choisis par le consistoire et approuvés par le peuple.
2. Le consistoire :
Au-dessus de l’église locale, il existe plusieurs niveaux d’assemblées. Le consistoire est une assemblée au niveau de la paroisse. Vient ensuite une assemblée intermédiaire : le colloque, au niveau de plusieures églises voisines; ensuite a lieu le synode provincial, au niveau de la province; enfin vient le synode général.
Le consistoire est formé du pasteur, des anciens et des diacres, soit environ une dizaine de personnes.
Les anciens sont cooptés, ce sont donc des nobles ou des bourgeois. Leur rôle est avant tout de surveiller les fidèles dans le domaine de la moralité. Exemple : interdiction de danser.
Idéal d’austérité dans la vie quotidienne (habits noirs...) qui fait l’objet d’une surveillance religieuse.
Les diacres sont chargés de l’assistance aux pauvres et de la catéchèse.
La fonction du consistoire : - la gestion de la communauté (budget...).
- Fonction de tribunal relatif à l’encadrement religieux ou moral : réprimandes, pénitences, ou interdictions de cène.
Importance du consistoire dans la vie du protestant.
- Régler les litiges matrimoniaux, car le mariage relève de l’Eglise, même si ce n’est plus un sacrement pour les protestants. En théorie, on peut divorcer, mais dans la pratique cela n’a pas lieu.
- Le consistoire émet des registres de délibération.
3. Le colloque et les synodes :
Le colloque est l’assemblée qui regroupe les représentants d’églises voisines. Au-dessus il y a le synode provincial, qui regroupe les délégués d’une province synodale (sortes d’évêchés). Il y en a 14 ou 15 en France (selon si l’on compte ou non le Béarn).
Réunion de ces synodes 2 fois par an.
Le synode général, ou national regroupe environ 60 membres. En principe il est annuel, le premier a lieu en 1559 à Paris, et le 2nd en 1561 à Poitiers.
Cela forme le système presbytéro-synodal.
Grande nouveauté de ce système qui a l’air plus "démocratique" : l’élection est à la base du système, ce qui est très nouveau par rapport au catholicisme, fondé sur une hiérarchie inverse : tout part d’en haut et le peuple n’a rien à dire.
Le peuple protestant prend l’habitude de s’exprimer : il doit approuver le choix du pasteur, et peut le contester. Conséquences politiques, les protestants vont avoir une volonté de débats, de participation. Tendance "démocratique" qui revient souvent pendant les guerres de religion.
Cependant, il n’y a rien de révolutionnaire : les consistoires sont tenus par des notables soucieux d’ordre et favorables au pouvoir royal, tant qu’il leur laisse un espace d’existence. Dans de nombreuses églises, le seigneur local devient membre du consistoire, et en général, il est élu pour assister au synode. Organisation qui se coule dans la hiérarchie sociale de l’époque.
Jusqu’en 1559, à la mort d’Henri II, tout cela est clandestin. Mais en 1559, avec le premier synode national, la situation évolue vite. A partir de 1561 ont lieu les premières assemblées officielles. Chez Condé ont lieu des prêches, au sein même de la Cour.
II. La recherche de la paix civile (1560 - 1562) :
Importance de Michel de l’Hôpital, chancelier depuis juin 1560 : c’est lui qui scelle les actes royaux, il est le chef de la justice et du Conseil du Roi : c’est un personnage clé du gouvernement. Il décide de renouer le dialogue entre la monarchie et les sujets, en convoquant les états généraux.
A. Les états généraux d’Orléans (13/12/1560 - 31/01/1561) :
Nombreux états généraux vont suivre, mais ici, ce sont les premiers depuis 1484. Ensuite, ils auront lieu en 1614 puis en 1789. Ils n’ont pas de périodicité régulière, le roi les convoque quand il a des problèmes.
Le roi envoie des lettres de convocation, par l’intermédiaire des relais administratifs. En ville, cela aboutit aux crieurs publics, c’est aussi placardé. Dans les villages, le relais c’est le curé. Système électoral d’autant plus complexe qu’il change en fonction des régions. En gros, la circonscription électorale de base est le bailliage ou la sénéchaussée. Nobles et clergé vont dans le chef-lieu, pour le tiers-état, il y a une assemblée au niveau du village, puis du bourg, puis du chef-lieu.
Cela aboutit à la rédaction de cahiers de doléances.
Il y a plus de 400 députés élus, ils représentent la "nation" :il n’y a pas de paysans (85% de la population est paysanne) ; mais ils sont aptes à porter au roi les doléances de son peuple. Sont donc choisis des hommes de parole, qui savent parler.
Les 400 personnes ne se réunissent que deux fois ensemble : à la séance d’ouverture, avec le roi ; et à la fin, pour la présentation des doléances. Le reste du temps, les trois ordres délibèrent séparément. A l’intérieur d’un ordre, on vote par circonscription géographique et donc le nombre de députés ne compte pas.
En 1560, le point le plus important est le problème des finances : les députés refusent de prêter de l’argent au roi. La monarchie doit donc réunir de nouveaux députés en août, moins nombreux. A ce moment là, la clergé verse 15 millions de Livres, en échange d’un droit de réunion annuel.
La monarchie entérine toutes les volontés politiques. Cela aboutit en 1561 à l’ordonnance d’Orléans.
Beaucoup d’autres discussions ont lieu, beaucoup d’autres idées sont émises. Des orateurs se sont exprimés sur la composition du Conseil du roi... : idées audacieuses, mais discussions sans portée politique réelle, mais débats d’idées sur le pouvoir : renouveau très sensible des théories politiques à l’époque.
B. Le colloque de Poissy (septembre/ octobre 1561) :
Colloque, ici, c’est le terme de l’époque, il désigne une réunion, rencontre et discussion. Il équivaut au concile mais sans le sens institutionnel.
A ce moment là, le concile de Trente, ouvert depuis 1545, est bloqué, interrompu à cause des guerres (il ne rouvre qu’en 1562). En 1561, c’est l’impasse.
La monarchie française tente une sorte de concile français. A ce colloque vont assister le jeune roi, la régente, le chancelier, et les deux princes du sang.
Y assistent aussi 12 théologiens réformés dont Théodore de Bèze (1519 - 1605), devenu le bras droit de Calvin à Genève, il est le conseiller du prince de Condé à l’époque.
L’assemblée est conduite par la monarchie et réunie par des consiliateurs qui veulent réunir catholiques et réformés. Idéal de concorde : il s’agit de réaliser l’unité des chrétiens, réussir à effacer la différence.
Les participants aux colloques, théologiens, ne sont pas d’accord, ils ne sont pas venus dans un esprit de concorde, en particulier les réformés qui ne supportent pas les compromis. Calvin traîte les consiliateurs de "moyenneurs".
Les réformés sont persuadés de détenir la vérité et pensent qu’il suffit de s’exprimer pour la faire passer.
Les catholiques ne font pas plus de concessions. Catherine de Médicis constata l’échec de ce colloque. Elle va réunir plus tard une autre assemblée, à Saint-Germain, mais le compromis est impossible, c’est un nouvel échec.
La monarchie doit choisir d’accepter les deux positions religieuses, choisir une politique de tolérance civile.
C. L’édit de janvier 1562 :
1. La tolérance :
A l’époque, "tolérance" est péjoratif. "Tolérance civile" est une expression de nos jours, elle consiste à intégrer les protestants dans le corps politique : reconstitution de l’unité du corps politique, faute d’unité du corps religieux.
Etape importante : "même l’excommunié est un citoyen" selon Michel de l’Hôpital. Les protestants sont citoyens.
La tolérance religieuse n’existe quasiment pas, elle consiste à accepter les protestants sur le plan théologique. On trouve un petit courant qui pense qu’il faut s’attarder à quelques points du dogme, et que le reste doit être laissé aux spécialistes, sans diviser les gens.
Beaucoup de gens ont hésité entre catholicisme et protestantisme, comprenant peu ou mal les différences.
Il y a aussi des intransigeants, extrêmistes.
2. Les mesures prises par l’édit :
Elles sont importantes.
Changement de majorité au Conseil du roi : le duc de Guise est à la tête de la proposition d’interdiction du culte protestant, il n’est pas suivit et devient un mécontent : il part, retournant chez lui, en Champagne.
Du coup, restent au conseil les protestants : Coligny, Condé, et le roi de Navarre (père d’Henri IV). Le roi de Navarre s’était fait prendre plus de la moitié de son royaume par l’Espagne. Il a une attitude d’ambigüité politique et religieuse. C’est le premier prince du sang au conseil, le plus important.
En janvier 1562, il penche pour les protestants, d’où la promulgation de l’édit du 17 janvier 1562. Cette édit suspend l’interdiction de célébrer le culte hors des villes.
Nouveauté absolue, enregistrement difficile auprès des parlements.
Conclusion : le massacre de Wassy : à la frontière du royaume, sur les terres du duc de Guise. Guise revient à la cour en mars, suite à un penchement d’Antoine de Navarre vers les catholiques.Les Coligny quittent le conseil.
Pour revenir, Guise passe par Wassy, le 1er mars 1562. Or, le culte y était interdit. Quand Guise entre dans l’église, il y entend des psaumes réformés. Ont lieu des injures, puis des combats, et le troupe de Guise donne l’assaut. Le bilan s’élève à 40 morts et des centaines de blessés. Wassy constitue le premier d’une longue suite de massacres qui doivent avoir lieu pendant la première guerre de religion.
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